Jo Baer — I am both an insider and an outsider

Untitled, 1962, couleur et crayon sur papier, 10 x 10 cm, collection Kunst Museum Winterthur

Untitled, 1962, couleur et crayon sur papier, 10 x 10 cm, collection Kunst Museum Winterthur

Untitled, 1963, crayon sur papier quadrill, 15 x 15 cm, collection Kunst Museum Winterthur, don de l’artiste, 1995

Untitled, 1963, crayon sur papier quadrill, 15 x 15 cm, collection Kunst Museum Winterthur, don de l’artiste, 1995

Fokus

Avec près d’une trentaine d’œuvres produites entre 1960 et 1981, le MAMCO présente la production abstraite de Jo Baer. Une peinture singulière, élaborée dans l’émergence de l’art minimal et conceptuel, qui donnera l’élan à une figuration tout aussi surprenante et puissante. Un affranchissement des étiquettes que l’artiste poursuit encore aujourd’hui.

Jo Baer — I am both an insider and an outsider

Le MAMCO propose de parcourir les deux premières décennies du travail de Jo Baer, une des rares peintres à être associée aux prémices de l’art minimal. L’occasion est donnée de découvrir une personnalité de la scène new yorkaise des années 1960 qui imposa ses expérimentations du médium peinture à l’encontre des « Specific Objects » définis par Donald Judd. Des questions d’abstraction dérogeant à un certain formalisme moderne que le musée genevois aime à aborder, par exemple, avec Marcia Hafif, Olivier Mosset ou Rosemarie Castoro. Pour Julien Fronsacq, organisateur de l’exposition, Jo Baer a une position singulière, puisque dès lors qu’elle commence ses œuvres minimalistes, elle n’a de cesse d’en faire des surfaces où apparaissent des détails ornementaux. La présentation, articulée en quatre salles, propose quatre moments chronologiques d’une réflexion picturale allant de la mise en place à la mise à mal d’un vocabulaire abstrait. En 1975, après sa rétrospective au Whitney Museum, l’artiste se tourne définitivement vers une figuration qu’elle considère comme des textes visuels. Elle quitte alors les États-Unis pour s’établir en Irlande, puis à Londres et plus tard à Amsterdam. Jo Baer est à présent une nonagénaire, excentrique à souhait et toujours active en tant que peintre.

L’abandon des références figuratives
Durant toute sa carrière Jo Baer reste attachée aux matériaux traditionnels de la peinture – toile, châssis et couleurs –, elle peint ou dessine à la main. Diplômée de biologie dans sa ville natale de Seattle, elle se forme ensuite à la New School for Social Research à New York, un établissement renommé pour son enseignement interdisciplinaire. Installée à Los Angeles, elle côtoie notamment Edward Kienholz avec qui elle se lie d’amitié. Elle s’essaie une courte période à l’expressionisme abstrait puis s’oriente rapidement vers une géométrie aux contours nets, évocation de l’abstraction californienne hard edge. Témoin ‹The Risen (Wink)›, un tableau de 1960 appartenant à une série détruite par l’artiste, puis reproduite en 2019 à partir de photographies prises d’elle posant à côté de chacune des peintures. Le titre en français ‹Le Ressuscité (Clin d’œil)› revisite ses premières toiles abstraites à l’agencement de formes géométriques tronquées, circonscrites à l’intérieur d’un cadre peint. L’œuvre côtoie des gouaches et des dessins au stylo encre, des figurations schématiques déduites d’objets : vases, amphores, chemins de fer, ponts, voies lactées. Les stéréotypes s’insèrent dans une déconstruction de l’espace pictural. Une économie du geste, des formes et de la couleur, qu’elle poussera jusqu’à abandonner les références figuratives.
De retour à New York, Jo Baer fréquente l’avant-garde. Elle se lie au groupe des artistes minimalistes et participe à sa première exposition avec ‹Eleven Artists› organisée par Dan Flavin, en 1964, à la Kaymar Gallery. Amitiés et polémiques, par textes interposés, argumenteront ses rapports à Carl André, Donald Judd, Sol LeWitt et Robert Morris. Jo Baer défend fermement la pertinence de la peinture sur toile au sein du groupe qui pensait cette discipline dépassée. Une réflexion picturale relayée à l’époque dans un contexte new yorkais particulièrement dynamique. En 1966, Lawrence Alloway l’invite à l’exposition ‹Systemic Painting› organisée au Guggenheim et Mel Bochner l’associe à ‹Working Drawings and Other Visible Things on Paper Not Necessarily Meant to Be Viewed as Art›, considérée comme la première exposition d’art conceptuel. La même année, Virginia Dwan l’expose dans sa galerie avec notamment Ad Reinhardt et Agnes Martin.

Une formaliste paradoxale
De cette période minimaliste, la présentation genevoise montre de grandes toiles blanches bordées d’un cadre noir peint, parfois liseré de gris ou réhaussé d’une petite virgule. Par le biais de cette série, Jo Baer expérimente les effets optiques résultant de contrastes simultanés, dit phénomène des « bandes de Mach ». Les jeux d’ombres et de lumière s’accentuent avec l’ajout de fines lignes colorées, comme dans le fameux triptyque ‹Primary Light Group: Red, Green, Blue›, 1964-65, du MoMA. Les œuvres acquièrent une qualité spatiale lorsque le visiteur se déplace, les éléments de couleur s’intensifient un peu comme des néons. Une abstraction picturale purement syntaxique qui lui permet d’affirmer que « contrairement à l’assurance de Judd, il est possible [de peindre] sans référence spatiale illusoire ; de plus, je parle de toiles articulées, celles qui consistent en et insistent sur une syntaxe ». Cette prospection est mise en exergue dans une petite salle. Huit œuvres sur papier questionnent le motif géométrique et sa répétition, l’artiste tente d’instaurer un sens logique et non symbolique aux formes, même lorsque les lignes créent l’image d’une constellation d’étoiles. Le tracé manuel nuance la rigidité mathématique de ces petits formats à contre-courant de l’art minimal.
Avec la série des « Radiator paintings » constituées de peinture horizontales qu’il convient d’accrocher près du sol, l’artiste amorce une appréhension physique du tableau. ‹H. Arcuata›, réalisé en 1971, évoque tout autant sa passion des orchidées par la présence d’une volute courant sur le champ de la toile, que la recherche d’une accentuation des qualités sculpturales de l’objet-peinture. Progressivement, elle développe néanmoins un langage ponctué d’emprunts vernaculaires. Flagrant dans cette magnifique suite de sérigraphies nommée ‹Cadinations›, 1974, reprenant, dans une approche plutôt conceptuelle, les nombres cardinaux de 1 à 9. La graphie tirée du sanskrit est insérée dans un cercle, un peu comme le souvenir d’une écriture mégalithique.
L’exposition termine avec un tableau figuratif, lequel ouvre sur un nouveau travail, un chapitre qui s’écrit encore aujourd’hui. Une figuration où sont abordées les questions de paysage, de collage, de motifs trouvés, archéologiques et mémoriels.
En déclarant « I am both an insider and an ousider, and there is nothing more dangerous », dans une interview de 2008 avec Ines Doujak, Jo Baer pensait à son plaisir de dérouter parfois certains visiteurs entrant timidement dans son atelier, un abord taquin qui pourrait aussi souligner sa façon à elle d’être indépendante, de garder une originalité sans écouter les sirènes d’un formalisme artistique.

Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmail.com
 

Until 
19.06.2022

Jo Baer (*1929, Seattle) vit à Amsterdam

Expositions personnelles (sélection)
2015 ‹Towards the Land of the Giants›, Camden Arts Centre London
2014 ‹In the Land of the Giants and Other Works 2009–2013›, 31. Biennale São Paulo
2013 ‹Boundaries›, Museum Ludwig, Cologne ; ‹In the Land of the Giants›, Stedelijk Museum, Amsterdam
2008 ‹Jo Baer›, Secession, Vienne
2002 ‹The Minimalist Years 1960–1975›, Dia Center for the Arts, New York
1999 ‹Paintings 1960–1998›, Stedelijk Museum, Amsterdam
1986 ‹Paintings from the Past Decade 1975–1985›, Stedelijk Van Abbemuseum, Eindhoven

Exhibitions/Newsticker Data Tipo Località Paese
Jo Baer da 23.02.2022 a 19.06.2022 Ausstellung Genève
Schweiz
CH
Artisti
Jo Baer
Author(s)
Nadia El Beblawi

Werbung