Christian Marclay — Le passage hypnotique du temps

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London. Photo: Ben Westoby

Christian Marclay · The Clock, 2010, installation vidéo monocanal, 24 heures, Courtesy White Cube, London. Photo: Ben Westoby

Fokus

Lion d’or de la Biennale de Venise en 2011 et plébiscitée par le public un peu partout dans le monde, ‹The Clock› est présentée pour la première fois à Genève. L’installation vidéo de Christian Marclay prend place au cinéma Le Plaza avant rénovation. Extraits de films et passages d’horloges rythment ce montage audio-visuel tel le sablier d’une journée qui s’écoule. 

Christian Marclay — Le passage hypnotique du temps

L’occasion ne s’était encore jamais présentée de montrer ‹The Clock› en Suisse romande. Révélée au grand public lors de la 54e Biennale de Venise, l’œuvre de Christian Marclay a rapidement captivé une large audience à travers le monde et même fait figurer l’artiste sur la liste de Time Magazine parmi les 100 personnalités les plus influentes. L’installation, créée en 2010 dans un des espaces londoniens de la galerie White Cube, est régulièrement exposée dans les grandes villes et a été ­notamment installée au Kunsthaus de Zurich en 2012. Le montage vidéo d’une durée de 24 heures est construit autour de milliers d’extraits de films où l’heure est présente. Un défilement hypnotique scandé à la minute par des cadrans d’horloges, des réveils, des montres ou des dialogues d’acteurs. Un rythme de projection d’autant plus troublant que l’heure à l’écran est synchronisée à l’heure du lieu d’exposition.  
L’œuvre voyage à travers le monde, mais ne peut être montrée qu’à un endroit à la fois et doit respecter un dispositif précis. Le Mamco en avait bien rêvé pour ses 20 ans, en 2014, malheureusement toutes les conditions n’avaient pu être réunies. L’opportunité se présente aujourd’hui grâce à la Fondation Plaza qui porte le projet avec le musée genevois et la collaboration d’Antigel. Un partenariat gagnant pour un événement hors norme qui a lieu dans la salle de l’ancien et mythique cinéma Le Plaza. Un fleuron de l’architecture moderne du début des années 1950 pour lequel les Genevois se sont battus pendant près de quinze ans pour empêcher sa démolition. Insérée dans la cour intérieure d’un complexe de bureaux, érigé aux abords du pont du Mont-Blanc, la construction conçue par l’architecte et urbaniste Marc-Joseph Saugey se démarque par une poutraison en aluminium et une galerie d’une portée de 20 mètres. Fermé depuis 2004, Le Plaza a été finalement racheté par la Fondation Wilsdorf en 2019 et placé sous l’égide d’une fondation destinée à promouvoir un centre culturel cinéma et architecture incluant les arcades commerciales attenantes. La réhabilitation prévue l’année prochaine devrait permettre une ouverture du centre en 2024. D’ici là, une série d’événements et d’interventions artistiques feront revivre la salle historique.

L’expérience du temps
Une des conditions de présentation de ‹The Clock› est qu’elle ne soit absolument pas présentée dans un cinéma. Le dispositif vidéo pensé pour une institution muséale invite plutôt à l’intimité. Un faible éclairage, la possibilité de s’asseoir sur de confortables canapés et une disposition aérée pour circuler librement permettentd’éviter tout effet cinématographique de la projection. Marclay connaît bien Le Plaza, puisque l’artiste américano-suisse a vécu et s’est formé à Genève. Ce qu’il a découvert est une salle nue, vidée de son écran et de tout mobilier. L’espace l’a convaincu. L’aménagement, avec 18 canapés trois places formant un rectangle proportionnel à la taille de l’écran, était respecté et propice à l’expérience immersive de l’installation. Les vieux murs sauvés in extremis résonnent ainsi de ce collage visuel qui fait se croiser des extraits de films parcourant l’histoire du cinéma. Plus qu’une simple résonnance filmique avec le lieu, la vidéo est d’abord une réflexion sur le temps.
Ce déploiement d’images en noir et blanc et en couleur puisées dans des comédies, des séries B, des films d’avant-garde ou à suspense fascine bien sûr, mais reste presque anecdotique face à l’éveil d’un sentiment conflictuel entre le déroulement fictionnel et le temps présent affiché ou évoqué par les acteurs. Nous tentons par bribes d’inventer un récit. L’apparition successive d’un même acteur à des âges différents suggère le déroulement d’une vie, induisent des liens tacites et captent notre attention. En fait, la vidéo, montée sur une boucle de 24 heures, n’a ni début ni fin et aucun fil narratif. Les ruptures de séquences nous ramènent immanquablement à la réalité. Le minutage en temps réel nous fait réaliser le moment passé à regarder la vidéo, créant une atmosphère quelque peu anxiogène. Certaines répliques rappellent par leurs injonctions nos vies bien remplies : « I need ten minutes », « There’s no time », « It’s time to go ». L’expérience est troublante. Pour l’artiste c’est un chemin en temps réel, une invitation à méditer sur le temps, son propre temps puisque nous pouvons à tout moment décider de quitter l’écran.

Le matériau sonore
Cette orchestration de milliers d’extraits de films ne serait pas aussi captivante si elle ne s’appuyait sur un montage et un mixage précis. Marclay explique que « le jeu était de trouver les connexions entre tous ces fragments … l’action se passe dans un film et la réaction dans un autre, une personne ouvre une porte et on arrive dans un film différent, un monde différent ». Une pratique qui s’apparente au collage, médium récurrent chez l’artiste depuis la fin des années 1970. Dessins, découpes ou pochettes de disques, il a toujours manipulé les images. Le son aussi. D’abord dans des performances – il est l’un des premiers à s’être servi de la platine disque comme d’un instrument mélangeur de sons –, puis en tant que matériau plastique à part entière. « Je veux que mon œuvre porte sur le sonore mais elle ne doit pas nécessairement avoir rapport avec la musique. » D’où une présence sourde à travers de vieux disques vinyle cassés puis recomposés, des sculptures d’instruments de musique improbables, des photographies chinées figurant des personnes en train de chanter, de jouer d’un instrument, ou des interjections et onomatopées qui animent ses bandes dessinées.
Dans ‹The Clock›, Marclay joue des segments sonores comme d’une composition musicale. Les voix, les bruits et la musique débordent par moment, lient les passages d’un extrait à l’autre et inventent une partition. Cette mise en scène de l’image et du son s’amorce probablement en 1995 dans ‹Téléphones. Sept minutes de séquences de cinéma où les acteurs composent un numéro de téléphone, décrochent, écoutent, conversent puis raccrochent›. Plus proche, le ‹Vidéo Quartet› de 2002 fait rebondir des extraits de films musicaux sur quatre écrans comme si chaque scène semble réagir spontanément à une autre. À chaque fois, les œuvres font référence à une culture commune, à une mémoire cinématographique. Une immersion immédiate qui amplifie le propos de l’artiste. ‹The Clock› interroge notre usage du temps, notre anxiété universelle face à la disparition définitive du temps qui passe.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmail.com

→ ‹The Clock – Christian Marclay›, Le Plaza, Genève, jusqu’au 18.7. ↗ www.leplaza-cinema.ch
→ En parallèle : Christian Marclay, expositions d’œuvres datant de 1987 à 2016, MAMCO Genève, jusqu’au 9.9. ↗ www.mamco.ch
→ A venir : Christian Marclay, œuvre créée à partir d’archives numériques du Mudac et de l’Elysée, Plateforme 10, Lausanne, 6.–7.11. ↗ www.plateforme10.ch

Until 
09.09.2021

Christian Marclay (*1955 San Rafael, Californie) vit à Londres
Études à l’Ecole supérieure d’art visuel à Genève (aujourd’hui la HEAD), puis au Massachusetts College of Art à Boston

Expositions monographiques (sélection)
2020 MAMCO, Genève
2019 Los Angeles County Museum of Art ; Mcba, Barcelone
2017 Sapporo Art Museum, Japon
2016 ‹Rencontres Internationales de la Photographie›, Arles
2015 Aargauer Kunsthaus, Aarau ; Staatsgalerie, Stuttgart
2012 Palais de Tokyo, Paris
2010 Whitney Museum of American Art, New York
2009 Leeum, Samsung Museum of Art, Seoul ; MoMA PS1, New York
2007 Australian Centre for the Moving Image, Melbourne
 

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