«Documents à l'appui»

Paul Pouvreau · Têtes d'affiches, 2008, photo, production Villa du Parc / CAC d'Annemasse

Paul Pouvreau · Têtes d'affiches, 2008, photo, production Villa du Parc / CAC d'Annemasse

Paul Pouvreau · Sans titre, 2000, photo

Paul Pouvreau · Sans titre, 2000, photo

Fokus

Actuellement «La Villa du Parc» d'Annemasse» offre l'ensemble de ses espaces d'exposition à Paul Pouvreau. L'occasion de savourer un travail artistique, à la fois conceptuel et plaisamment esthétique, dont l'un des paradoxes est d'appuyer toute la richesse de ses créations sur la pauvreté des matériaux utilisés.

«Documents à l'appui»

le réalisme recomposé de Paul Pouvreau

Dans cette exposition, le parcours proposé par Paul Pouvreau échappe à la rétrospective et au défilé convenu d'un florilège de ses créations. Plusieurs pistes orientent le visiteur vers des interrogations qui ébranlent successivement toutes les fondations de ses repères: les a priori de son expérience esthétique, les valeurs implicites associées aux genres artistiques, et enfin les codes de lecture qu'il s'autorise à privilégier dans son approche de l'image. Ce brouillage singulier et méthodique mérite une tentative de dépeçage sémantique: une course d'orientation au travers des jeux de signes mis en scène par l'artiste.

Jeu dans la disproportion des valeurs
Avec ses «Faits divers», Paul Pouvreau réalise une série de photographies de facture publicitaire. L'extrême qualité de la mise en scène du «produit», son éclairage, son cadrage et la composition de l'image, accueillent le regard dans un bain de plaisir visuel. Or, tandis que ces images commerciales se consomment dans l'évidence et l'habitude de notre lecture quotidienne, ici, l'incongruité des objets, ainsi glorifiés sous le feu des projecteurs, brave efficacement notre entendement. En effet, les matériaux utilisés pour composer le «produit» ne sont autres que de très humbles sacs en plastique. Accessoires désobligeants, porteurs d'une attention éphémère et distraite, ces simples résidus de nos activités de consommation sont gracieusement noués, joliment superposés dans des compositions dont l'harmonie des couleurs se mesure à l'équilibre des formes. Leur fragilité et leur précarité intrinsèques suggèrent une amitié, une indulgence, presque une compassion pour ces êtres sans importance.
Dans un des «Faits divers» par exemple, la posture de deux sacs suggère une récompense sportive: un trophée impérieux dans la verticalité de son symbole, posé sur un socle horizontal et secondaire. Dans un autre, l'artiste donne une âme à un autre protagoniste en plastique dont l'aspect méprisable, jaunâtre, méchamment affublé d'une typographie grassement commerciale, suggère un vulgaire magasin de matériaux pour bricoleurs du dimanche. Négligemment mis en boule, celui-ci pavane, tel un riche bourgeois, sur un fauteur de style. Une attention un peu imaginative pourrait presque humer l'odeur du cigare ou percevoir un murmure de propos ostentatoires sur les affres de la bourse.
La faille ainsi produite dans cette forme de la représentation contemporaine qu'est le médium photographique - fidèle par nature et authentique par conviction - génère une remise en cause de nos habitudes. Cette faille émerge de la disproportion des valeurs et de l'opposition entre, d'une part, le raffinement de l'attention portée par l'artiste, la richesse esthétique de l'image, et, d'autre part, la simplicité presque vulgaire et l'excessive modestie des matériaux ainsi valorisés. Le regard est désemparé. L'attirance visuelle est immédiatement doublée d'un arrière goût critique? néanmoins gorgé d'humour.

Jeux de signes déconcertants et critiques

Dans ses oeuvres, Paul Pouvreau favorise l'utilisation redoublée de la représentation du réel, ou d'un réel probable et reconstruit. Documents chargés de valeur d'usage, voire d'écritures, possédant un rôle banal ou déjà utilisés comme codes dans des systèmes de référence variés (société de consommation, d'information, vie quotidienne), différents matériaux soutiennent cette dimension plus horizontale et «duchampienne» de son travail. Ainsi des cartons d'emballage, des pages de journaux, des affiches publicitaires ou des photographies documentaires: toutes ces images, tous ces référents sont réorganisés dans une recomposition du réel souvent source d'élans critiques. Certains sont travaillés au burin de la démarche conceptuelle, d'autres sont modelés sous les doigts de la signification, et d'autres enfin sont assemblés par le jeu de l'humour, de la dérision ou de la poésie. Cette volonté créatrice originale détourne les codes de lecture habituels, signifie là où le spectateur n'attend aucun sens, et, à l'inverse, peut ne «dire» rien là où il attend une réponse.
La photographie «Eve» est explicite à cet égard. Le titre prometteur s'oppose aux deux photographies qui en composent le diptyque: deux images inquiétantes dont l'une semble révéler des formes sanguinolentes dans un sac transparent, et l'autre un tas de vieux papiers destinés au recyclage. Ici, l'image frustre la convoitise du regard et contredit l'attente d'une pertinence «évidente» entre ce que le titre promet et ce qui est vu (ou refusé à notre regard).
Dans la série des «Têtes d'affiche», la démarche est plus frontale. Des affiches de campagnes politiques, de visages connus, de vedettes de magazine ou de stars médiatiques sont la cible d'actes de dégradation; lacérées, griffées ou déchirées, les marques et la ténacité de ces gestes agressifs témoignent d'une violence délibérée. Certes, le résultat convoque des références dans l'histoire de l'art (Jacques Villégié), mais il reflète aussi plus prosaïquement la réalité des murs citadins par son aspect documentaire proche du témoignage. Cette violence dérisoire, qui ne peut s'attaquer qu'à l'image d'un des «responsables» d'une douleur existentielle, semble nourrie de faiblesse économique, de manque de reconnaissance sociale ou de vexations continues. Comme la tactique du faible, elle exprime des frustrations ignorées et manifeste une volonté de se faire entendre, ne serait-ce que par la destruction.

Mises en scène des jeux visuels
Papillonnant entre les dessins, les installations, les photographies et les vidéos, ou évoluant souplement entre la variété rassurante des genres traditionnels du portrait, du paysage, de la nature morte et de la photographie publicitaire, l'exposition s'enrichit par la qualité du résultat. Ici, l'expérience esthétique se démultiplie entre les systèmes de valeurs, les codes et les signes, oscillant entre le plaisir gratuit de la beauté plastique, le délice raffiné d'une subtilité toute conceptuelle ou la dérision pleine d'humour, essentiellement dans les mises en scène des matériaux les plus humbles. L'ensemble déconstruit savamment tout ce qui «va de soi», a priori, tout ce qui relève de l'évidence ou souligne le poids des réflexes et des habitudes face à l'image. Un millefeuille signifiant et ludique, à déguster en toute simplicité.

Until 
21.11.2008

Véronique d'Auzac de Lamartinie, auteur de L'art contemporain est-il de l'art? aux Editions de l'Hèbe, critique d'art. Travaille actuellement sur des projets d'exposition. veronique.dauzac@bluewin.ch

Paul Pouvreau (*1956 à Aulnay-sous-Bois) travaille à Paris et Argenton-sur-Creuse

Expositions (sélection)
2008 «L'été photographique», Lectoure
2007 «Paysages divers», Villa du Parc, Annemasse
2006 «Donation», Collection CDC, Centre Pompidou, Paris
2006 «Archéologie, le jour d'après», FRAC Franche-Comté, Besançon, France;
2004 FRAC Alsace, Sélestat 2004 «Instants fragiles», Centre d'Art de Pougues-les-Eaux

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