Valentin Carron: «Les vertiges de la rétine»

Valentin Carron · Sweet revolution, 2002; photo: Eliane Laubscher

Valentin Carron · Sweet revolution, 2002; photo: Eliane Laubscher

Fokus

L’artiste valaisan réalise des environnements subtilement décalés dont chaque élément, potentiellement autonome, s’inscrit comme indice trompeur de sa genèse. Son ancrage, sa densité, son rayonnement? voire son «histoire» ont été fabriqués de toutes pièces. À l’instar d’une classe turbulente faisant soudain silence à l’arrivée du maître, chacun sait donner contenance à son vertige intérieur. Mais sous le masque, les effets se poursuivent.

Valentin Carron: «Les vertiges de la rétine»

À l’heure de la perméabilité des frontières propres aux disciplines engagées dans la recherche plastique contemporaine, Valentin Carron a su réinvestir à sa façon une dimension problématique de la création, l’artisanat, qu’il fait fonctionner comme révélateur d’utopies dont même la postmodernité n’a su toujours se débarrasser. Cette dimension-passerelle entre l’art et les arts appliqués, il y a en général deux façons de la négocier: on peut l’ériger en signe de contestation un peu vaine (le bricolage contre la froideur industrielle), on peut la camoufler au profit d’un effet d’ «immanence» rendu possible par les nouveaux médias. La ruse de Valentin Carron est d’avoir su transférer cette duplicité dans la sphère propre de l’objet, par la création d’artefacts en trompe-l’œil de la production artisanale (souvent rurale) la plus «authentique»: l’ornement en fer forgé, l’auvent, la porte de grange, etc. En surenchérissant sur la spécieuse notion de «métier» –
Carron travaille en étroite collaboration avec un artisan spécialisé, «une bonne main», dit-il – il ne fait rien moins que de renvoyer dos à dos, vers une commune aporie, l’illusion technologique et la nostalgie affectée d’un «temps où l’on donnait encore du temps au temps». Par une méthode empruntée au taxidermiste, il fait passer les objets-témoins d’une mémoire ou d’un enracinement spécifiques dans un «au-delà» esthétique qu’alimente l’idée d’une double perte: l’usage et la valeur symbolique.

Au centre de l’environnement réalisé à Fri-art, une sculpture que l’on dirait de béton, faite de la juxtaposition de trois volumes simples – une pyramide (à base tronquée), un cube et un cercle – évoque l’aspect moderniste désormais poussiéreux et embarrassant de quelque œuvre d’art concret. Le genre de borne calmement érigée que l’on croise ça et là dans les parcs ou les lieux anonymes de passage, dont les joggers se servent parfois comme indice de parcours, ou la jeunesse des périphéries comme lieu de rendez-vous. Carron, qui a disposé de petits flacons de «poppers» sur le plateau de la pyramide inversée afin, dit-il, de «booster l’ambition de cette pièce», problématise surtout là un double camouflage: quand le rayonnement du type d’œuvre auquel il se réfère s’est largement dissous dans la grisaille urbaine, sa remise en visibilité dans le contexte du centre d’art devrait le lui restituer? s’il n’avait été méticuleusement entravé par une perversion: sous une couche de peinture «façon béton», son âme n’est que de «carton-pâte» (base de sagex enrobée de fibres).

Sur les murs de la salle, des taches de couleurs (bleu, rouge et jaune), qui fonctionnent à la fois comme écrin et mise à distance rétinienne de l’aspect joliment ouvragé de la sculpture, semblent les résidus d’un acte traditionnel de «dripping». Nouveau leurre: l’artiste ne s’est servi ni de pinceaux, ni de bonbonnes, mais de ballons en latex? dont il a fait disparaître les enveloppes éclatées. Enfin, pour homogénéiser l’espace et parachever son installation, Carron a bloqué l’accès à la deuxième salle d’exposition du rez-de-chaussée de Fri-art (en prolongement à la grande) par un artefact de barricade. De derrière celle-ci se propage un fort volume sonore, succession assourdissante de «break» musicaux, qui offrent à l’œuvre sa «clôture» en nous révélant à la fois son principe et son intention: accumuler les ruptures afin de mieux «tuer les attentes du public».

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