Felice Varini - Les délices du cercle

Cercle et suite d'éclats, 28 cercles en feuilles d'aluminium adhésives, Vercorin, 2009

Cercle et suite d'éclats, 28 cercles en feuilles d'aluminium adhésives, Vercorin, 2009

Fokus

Depuis qu'il dirige ses projecteurs pour dessiner sur le réel, Felice Varini a rencontré nombre d'architectures contemporaines, de places citadines, de bâtiments industriels et même des ruines romaines. Mais, jusqu'à cette année, il n'était encore jamais intervenu sur des chalets de montagne. Cette possibilité lui a été donnée dans le village alpin de Vercorin, en Valais.

Felice Varini - Les délices du cercle

À la sortie du dernier virage, en approchant du vieux village adossé à la montagne, le promeneur aperçoit d'abord quelques fragments de lignes courbes gris clair, délicatement brillantes sous le soleil estival, qui courent sur le bois foncé des chalets, sur la pierre grise du clocher de l'église, sur les toits noirs comme sur les fenêtres et semblant se perdre dans le vert sombre des arbres. Le regard dirigé sur ces avatars de cercles, il avance, comprend qu'il lui faut grimper un peu plus haut, se déplacer encore un peu à gauche ou à droite, se reculer d'un pouce pour que les formes s'agencent et se complètent. Bientôt, une multitude de cercles (vingt-huit), se développant sur soixante-dix bâtiments, apparaît parfaitement. C'est à ce moment, où l'on a trouvé le point de vue que l'oeuvre, «Cercle et suite d'éclats» comme toutes les oeuvres de Varini, se réalise dans cette totalité, cette unité de la forme. Lorsque la continuité est sans accroc, comme s'il s'agissait d'une ligne ininterrompue (alors que plusieurs mètres peuvent séparer les fragments), l'espace paraît se redresser et devenir plan: le paysage a basculé dans l'image, le spectateur est dans le tableau ?
«Le point de vue va fonctionner», souligne Varini, «comme un point de lecture, c'est à dire comme un point de départ possible à l'approche de la peinture et de l'espace. La forme peinte est cohérente quand le spectateur se trouve au point de vue.» Mais, poursuit-t-il, «lorsque celui-ci sort du point de vue, le travail rencontre l'espace qui engendre une infinité de points de vue sur la forme. Ce n'est donc pas à travers ce point de vue premier que je vois le travail effectué ; celui-ci se tient dans l'ensemble des points de vues que le spectateur peut avoir sur lui.» Première expérience : en tournant son regard comme le ferait une caméra réalisant un panoramique, deuxième expérience : en se déplaçant de quelques pas. Le «hors point de vue» montre l'infinité de la forme, les fragmentations, les «éclats», les ruptures, les déviations. Il y a quelque chose de l'ordre du jubilatoire à suivre ces mouvements de dissolution et de composition de ces immenses cercles.

Des formes simples

Concevoir un projet c'est pour Varini, d'abord s'imprégner du site sur lequel il va intervenir, les qualités des espaces, l'histoire du lieu habité, l'architecture, les matériaux qu'il va rencontrer. Le lieu est donné, c'est à lui à l'approcher dans toutes ses dimensions pour y développer sa peinture. «La découverte d'un espace comme support pictural», déclarait-il à propos d'une de ses interventions il y a quelques années, «est un processus extrêmement complexe ; ce n'est pas comme se retrouver face à la toile blanche. L'intervention dans un site exige par rapport à la peinture une attitude d'autonomie qui porte en elle le germe de l'indépendance.»
«Peintre scénique» (une épithète qui voudrait exprimer cette double donnée de la peinture et de l'espace), il n'a guère modifié sa technique de travail au fil des années : travaillant de nuit avec un rétroprojecteur, il projette la forme choisie pour le lieu puis, hissé sur un élévateur ou tout autre grue ou échaffaudage, il dessine à la craie le tracé des formes qui seront peintes ou, et c'est le cas pour «Cercle et suite d'éclats», oeuvre appelée à disparaître à l'automne, la peinture est remplacée par des feuilles d'aluminium adhésives qui ne laisseront aucune trace. Son inventaire de formes est limité. Pas d'image mais des formes géométriques simples, carrés, triangles, ellipses, cercles, rectangles, lignes. Elles «appellent» les trois couleurs primaires, des couleurs secondaires, le noir, le blanc - et actuellement à Vercorin les reflets de l'aluminium. Une seule couleur par lieu afin de créer une unité optique.

Un projet public

Né de l'initiative d'un designer habitant à Vercorin, Jean-Maurice Varone, l'invitation faite à Varini s'inscrit dans un projet d'art public, «R&Art» qui devrait se dérouler annuellement pour «susciter un dialogue entre l'art contemporain et un village et sa population». Intervenir dans un espace public et, de surcroît, sur des habitations privées, n'est jamais une mince affaire. Cette dimension humaine, sociologique, Varini s'en préoccupe dès le début de sa réflexion. C'est dans la rencontre avec les personnes du lieu, dans les discussions qui peuvent s'établir, qu'il parvient à créer un lien entre l'art et le quotidien des habitants qui, comme le visiteur de passage, sont invités à recréer leur environnement. Car il ne s'agit pas pour Varini de placer les gens au bon endroit pour qu'ils voient un cercle ou une ligne brisée : «tout le monde sait ce qu'est un cercle. Montrer un cercle n'est pas le but.» C'est la condition même de notre regard qui est interrogée dans ce passage des «éclats au cercle».

Jusqu'à 
26.09.2009
Auteur(s)
Françoise Ninghetto
Artiste(s)
Felice Varini

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